Les mots du dernier veilleur
On dit qu’avant les hommes et leurs villes fatiguées,
il existait déjà une nuit qui écrivait sans papier.
Et qu’au bord de cette nuit, là où le réel se fissure,
un enfant sans sommeil a reçu la première blessure.
Il n’a pas appris à vivre, il a appris à entendre,
les pas invisibles du monde qui refuse de se rendre,
les voix enfouies sous l’asphalte et les cendres du jour,
ces voix qui ne parlent qu’à ceux qui marchent sans retour.
On l’a vu grandir sans jamais appartenir aux heures,
comme si le temps glissait sur lui sans lui donner de demeure,
et déjà, dans ses yeux, les rues se mettaient à trembler,
comme si la nuit le reconnaissait avant de le nommer.
Les anciens disent qu’il sortait quand les horloges se taisaient,
quand les maisons fermaient leurs paupières sur leurs secrets,
et que chaque réverbère, en le voyant passer,
baissait la tête, comme honteux de trop éclairer.
Il marchait sans royaume, sans drapeau, sans frontière,
mais chaque pavé devenait une phrase entière,
chaque souffle du vent une syntaxe interdite,
chaque silence une clé pour une ville maudite.
La pluie ne tombait pas sur lui, elle le reconnaissait,
comme si le ciel retrouvait un frère oublié,
et le froid, loin de le briser, venait s’agenouiller,
tel un ancien gardien venu demander pitié.
Car il n’était pas homme au sens des récits anciens,
mais une faille ouverte entre l’ombre et le matin,
un passage secret où le monde s’écrit lui-même,
sans auteur, sans dieu, sans commencement suprême.
Puis un jour ou peut-être aucune date terrestre,
la nuit lui parla sans détour ni mystère,
« Marche pour moi, deviens ma mémoire vivante,
et je ferai de ton nom une légende insistante. »
Depuis, il erre là où les dormeurs se dissolvent,
là où les villes oublient les promesses qu’elles résolvent,
et chaque mot qu’il écrit est une pierre déposée
sur le chemin invisible des choses jamais nommées.
Quand il rentre enfin, le monde se replie en silence,
comme un livre refermé sur sa propre évidence,
et dans la lampe tremblante où survit son secret,
la nuit continue d’écrire ce qu’il n’a jamais dit.
On l’appelle le Dernier Veilleur, mais nul ne sait si c’est un nom,
ou le dernier mot d’une histoire sans horizon.
copyright © Régis- François. F - Les mots du dernier veilleur.


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